En Ouzbékistan, son nom est partout : sur un théâtre, une avenue, une station de métro, une région entière et même une ville. Alisher Navoï (1441-1501), poète, homme d'État et mécène de la cour timouride d'Hérat, est considéré comme le père de la littérature ouzbèke. Comprendre qui il était, c'est mieux saisir la fierté culturelle du pays que vous allez visiter.

Alisher Navoï en bref
- Dates : né le 9 février 1441 à Hérat, mort le 3 janvier 1501 dans la même ville.
- Langues : le turc tchaghataï (ancêtre de l'ouzbek), sous le nom de plume Navoï, et le persan, sous celui de Fani.
- Œuvre phare : la Khamsa, cinq grands poèmes composés entre 1483 et 1485.
- Rôle politique : conseiller et haut dignitaire du sultan Husayn Bayqara.
- Où le retrouver : Tachkent (parc national, musée de la Littérature, métro), ville et région de Navoï, Samarcande.
Une vie à la cour des Timourides
Nizamuddin Mir Alisher naît à Hérat, aujourd'hui en Afghanistan, alors l'une des capitales de l'empire fondé par Tamerlan. Sa famille appartient à l'élite turque au service des princes timourides. Enfant, il partage l'école d'un jeune prince, Husayn Bayqara, avec qui il noue une amitié qui durera toute sa vie.
Les troubles politiques qui suivent la mort du souverain d'Hérat en 1457 l'éloignent de sa ville natale. Il étudie à Mechhed puis à Samarcande, où il séjourne à la fin des années 1460. La ville d'Ouloug Beg est alors encore un grand foyer savant.
En 1469, Husayn Bayqara s'empare d'Hérat et appelle son ami à ses côtés. Navoï devient garde du sceau, puis, en 1472, émir du conseil suprême, l'un des plus hauts postes de l'État. Il se retire ensuite des fonctions administratives les plus lourdes, mais reste jusqu'à sa mort le conseiller et le confident du sultan. Il meurt à Hérat le 3 janvier 1501 ; son tombeau s'y trouve toujours.
Le mécène de la « Renaissance timouride »
Sous Husayn Bayqara, Hérat vit un âge d'or artistique que les historiens comparent volontiers à la Florence des Médicis. Navoï en est l'un des moteurs. Riche et influent, il finance poètes, musiciens, historiens et peintres. Il est l'ami et le protecteur du grand poète persan Djami, soutient les historiens Mirkhond et Khondamir, et son nom est associé à celui du miniaturiste Behzad.
On lui attribue la fondation, la restauration ou le financement de quelque 370 mosquées, médersas, bibliothèques, hôpitaux et caravansérails dans le Khorassan. Pour les Ouzbeks, il incarne ainsi l'idéal de l'homme de culture qui met sa fortune et son pouvoir au service du bien commun.
Une œuvre fondatrice pour la langue ouzbèke
À l'époque, la grande poésie s'écrit en persan. Navoï maîtrise parfaitement cette langue, mais il fait un choix audacieux : composer l'essentiel de son œuvre en turc tchaghataï, la langue littéraire turque de l'Asie centrale, dont descend l'ouzbek moderne. C'est ce choix qui fait de lui le fondateur de la littérature ouzbèke.
Les œuvres à connaître
- Khazayin ul-maoniy (« Trésors des pensées ») : ses quatre divans de poésie lyrique, organisés selon les âges de la vie, de l'enfance à la vieillesse. Ils réunissent environ 2 600 ghazals.
- La Khamsa (« Quintette ») : cinq poèmes épiques écrits en réponse aux maîtres persans Nizami et Amir Khosrow : Hayrat ul-abror (« La Stupeur des justes »), Farhad et Chirine, Leyli et Majnoun, Sab'ai sayyor (« Les Sept Planètes ») et Saddi Iskandari (« Le Rempart d'Alexandre »).
- Lisan ut-tayr (« Le Langage des oiseaux ») : un poème allégorique mystique inspiré de La Conférence des oiseaux d'Attar.
- Muhakamat al-lughatayn (« Le Jugement des deux langues », 1499) : un traité qui défend la richesse du turc face au persan.
- Mahbub ul-qulub (« L'Aimé des cœurs », 1500) : un recueil de réflexions morales sur la société de son temps.
- Majalis un-nafais : une anthologie biographique de plusieurs centaines de poètes contemporains.
Aujourd'hui encore, les écoliers ouzbeks apprennent ses vers par cœur, et ses ghazals sont chantés dans le répertoire classique du maqom. L'histoire tragique de Farhad et Chirine reste l'une des plus populaires du pays.

Sur les traces de Navoï en Ouzbékistan
Navoï n'a pas vécu dans l'actuel Ouzbékistan, à l'exception de ses années d'études à Samarcande. Mais le pays a fait de lui un symbole national, et plusieurs lieux permettent de lui rendre hommage.
À Tachkent
- Le parc national Alisher-Navoï : sur une colline du parc, une rotonde à coupole bleue abrite la statue du poète, inaugurée en 1991 pour le 550e anniversaire de sa naissance. Au pied du monument s'étend l'allée des Écrivains (Adiblar xiyoboni), bordée de statues de grands auteurs d'Asie centrale.
- Le musée d'État de la Littérature Alisher-Navoï : sur la rue Navoï, ce musée de l'Académie des sciences, créé en 1947, conserve manuscrits anciens, miniatures et documents sur la littérature ouzbèke. Une bonne visite pour les amateurs de calligraphie (horaires à vérifier sur place).
- La station de métro Alisher Navoiy : ses voûtes et ses médaillons en céramique illustrent des scènes de ses poèmes. C'est l'une des stations décrites dans notre article sur les plus belles stations du métro de Tachkent.
- Le théâtre Alisher-Navoï : le grand théâtre d'opéra et de ballet de la capitale porte son nom, comme la Bibliothèque nationale d'Ouzbékistan.
Ailleurs dans le pays
- La ville de Navoï : fondée en 1958 entre Samarcande et Boukhara, elle porte son nom, tout comme la région qui l'entoure. Elle sert de base pour visiter les pétroglyphes de Sarmichsay ou le caravansérail Rabat-i Malik.
- Samarcande : une grande avenue porte son nom, et les guides évoquent volontiers ses années d'études dans la ville.
- Partout : dans presque chaque ville, un parc, une rue ou une école rappelle son souvenir.
Le tombeau de Navoï se trouve à Hérat, en Afghanistan, une destination aujourd'hui déconseillée aux voyageurs.
Conseils pratiques
- Le 9 février : l'anniversaire de sa naissance donne lieu à des cérémonies et à des dépôts de fleurs devant ses monuments, notamment à Tachkent.
- Combinez les visites : le parc national, le musée de la Littérature et le théâtre se visitent facilement en une demi-journée dans le centre de Tachkent, en complément des grands musées de la capitale.
- Photos dans le métro : elles sont autorisées depuis plusieurs années, mais restez discret et évitez de gêner les voyageurs.
- Lisez avant de partir : plusieurs poèmes de Navoï ont été traduits en français ; une lecture de Farhad et Chirine rend la visite bien plus vivante.
- Souvenirs : les librairies et les boutiques de musées vendent des éditions illustrées de ses œuvres, parfois en version bilingue.
Questions fréquentes
Navoï était-il ouzbek ?
Les catégories nationales modernes n'existaient pas au XVe siècle. Navoï était un Turc de l'élite timouride qui écrivait en tchaghataï, la langue littéraire dont l'ouzbek est l'héritier direct. C'est pourquoi l'Ouzbékistan le considère comme son poète national, ce que d'autres peuples turcophones revendiquent aussi en partie.
Pourquoi le nom « Navoï » ?
C'est un nom de plume, ou takhallus, que l'on traduit souvent par « le mélodieux ». Pour ses poèmes persans, il signait Fani, « l'éphémère ».
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Crédits photos : LBM1948 (CC BY-SA 4.0), Artemev Nikolay (CC BY-SA 4.0), Tash2003 (CC BY-SA 4.0), Bobyrr (CC BY-SA 4.0), Alpasli (CC0), Schokifaktor (CC BY-SA 4.0) via Wikimedia Commons.





